09 octobre 2009
Anais imprime "Winter of Artifice"
Comme un désir très fort de laisser une trace... On peut toucher la page que l’on a écrite (A.N)
[Décembre 1941]
(…) Macdougal Street, en face du Provincetown Theater. (…) C’était un studio éclairé par le haut, idéal pour le travail. (…) Il était ancien, de guingois, avec un plancher de bois irrégulier peint en noir, des murs peints en jaune. (…) un grand bureau et un divan. Trente cinq dollars par mois.
[Janvier 1942]
La presse va être livrée 144 Macdougal Street. Nous sommes partis chercher du papier. Nous avons découvert les fins de série, de petites quantités de papier que les grosses maisons d’édition ne peuvent utiliser mais qui sont idéales pour nous. Du bon papier. Nous avons acheté des caractères.
(…) Il faut encrer à la main, de sorte que lorsque Rango actionne la pédale, je me tiens prête avec l’encre et le chiffon. (…) Cela signifie que l’on met la plaque de cuivre sur un support d’un pouce d’épaisseur, on la serre dans le châssis, on passe l’encre soigneusement sur la plaque, on tire une gravure, on nettoie la plaque et on recommence. Trois cents gravures. La lenteur de la typographie me fait analyser chaque phrase et resserrer le style.
"Anaïs Nin printing - 1944" sur le flickr de dici avec son aimable autorisation
(…) La relation avec un métier artisanal est belle. On est lié de manière corporelle à un solide bloc de lettres métalliques, au poids des formes, à l’adresse des espacements, au rythme et à l’humeur de la machine.
(…) On peut toucher la page que l’on a écrite.
(…) Les mots qui sont d’abord apparus dans ma tête, (…), prennent corps. Chaque lettre a du poids. Je peux à nouveau peser chaque mot pour voir si c’est le mot juste.
Je me sers de boites à savon en guise de rayonnages, pour y ranger les outils, le papier, les encres. J’arrive chargée de vieux chiffons pour la presse, de vieilles serviettes pour les mains, de café, de sucre.
[Avril 1942]
Prenez dans la boite la lettre e, placez-la à côté de d, puis une virgule, puis un espace, et ainsi de suite.
Comptez page 1, 2, 3, et ainsi de suite. (…) Je rencontre des difficultés pour couper les mots.
(…) Tandis que je compose les pages d’un livre, j’écris déjà un autre livre.
"Winter of Artifice" sur le flickr de Photo2217 avec son aimable autorisation
[Winter of artifice] a été terminé le 5 mai. Rango et moi avons imprimé la couverture. (…) Nous avons fini par trouver un relieur qui accepte de relier trois cents livres d’un format inusité. Le tout fut livré, relié, le 15 mai [1942] Le Gotham Book Mart donna une réception en cet honneur.
Texte tiré du "Journal 1939-1944" d'Anais Nin, gravures de Ian Hugo et l'histoire de Frances Steloff et "The Gotham Book Mart" * et The Story Of My Printing Press sur Poetry Library *
23 juillet 2009
Mrs Dalloway dit qu’elle se chargerait d’acheter les fleurs.
***
Virginia [Woolf] se réveille à nouveau. Elle est ici, dans sa chambre à Hogarth House. (…) Elle a rêvé d’un parc et elle a rêvé d’une phrase pour son prochain livre – de quoi s’agissait-il ? De fleurs ; quelque chose à propos de fleurs. (…) Elle sait qu’elle peut se lever et écrire. (...)
Elle prend son stylo...
Mrs Dalloway dit qu’elle se chargerait d’acheter les fleurs.
***
Car c’était la mi-juin. (…) poussant la porte battante de Mulberry’s, le fleuriste.
« Bonjour », dit Clarissa. (…) Elle est dans la petite boutique sombre et d’une délicieuse fraîcheur qui ressemble à un temple, empreinte de gravité dans son abondance, ses bouquets de fleurs séchées pendus au plafond et sa panoplie de rubans alignés contre le mur du fond.
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Des fleurs, il y en avait : des delphiniums, des pois de senteur, des branches entières de lilas ; et des œillets, des brassées d’œillets. Il y avait des roses ; il y avait des iris. Oh oui – et elle inhalait la douce odeur de jardin, mêlée de terre, tout en restant à parler avec Miss Pym (…) à la regarder tourner la tête de-ci, de-là au milieu des iris et des roses et des lilas qui se balançaient ; les yeux mi-clos, humant, après le tumulte de la rue, les odeurs délicieuses, la fraîcheur exquise. Puis elle rouvrit les yeux : qu’elles étaient fraîches, les roses, comme du linge tuyauté tout propre, rentrant de la blanchisserie dans des corbeilles d’osier ; et sombres et soignés les œillets rouges qui redressaient la tête ; et tous les pois de senteur s’étalant dans leurs vases, veinés de violet, d’un blanc de neige, pâles – comme si c’était le soir (…) que c’était le moment où toutes les fleurs – les roses, les œillets, les iris, les lilas – luisent d’un doux éclat ; où chaque fleur semble brûler de ses propres feux, avec douceur, avec pureté, au milieu des massifs embrumés ; et comme elle aimait les papillons de nuit gris pâle qui tourbillonnaient en tout sens au-dessus de l’héliotrope, au-dessus des primevères du soir !
melisdramatic's flickr
A présent, elle est là dans la boutique de fleurs, où les pavots se déploient blancs et abricot sur leurs longues tiges duveteuses. (…) Clarissa choisit des pivoines et des asphodèles, des roses couleur crème, ne veut pas des hortensias (…) et hésite à prendre des iris. Chargée de sa brassée de fleurs, Clarissa se retrouve dehors dans Spring Street. (…) Spring Street; et elle est là, avec un énorme bouquet de fleurs.
Clarissa emporte les fleurs dans la cuisine (…) Clarissa retire les fleurs de leur papier, les met dans l’évier. Elle est déçue et plutôt soulagée. (…) vous raccourcissez une rose et la mettez dans un vase plein d’eau tiède. Vous tentez de préserver cet instant, ici, dans la cuisine, avec les fleurs. Vous tentez de l’habiter, de l’aimer, parce qu’il vous appartient.
C'était sa vie, elle [Mrs Dalloway] se sentit bénie, purifiée, et se dit (...) que des moments comme celui-ci sont des bourgeons sur l'arbre de la vie; ce sont des fleurs de l'ombre, se dit-elle.
(...)
«Ne crains plus, dit Clarissa. Ne crains plus la chaleur du soleil.»
Texte tiré du livre "Les heures" de Michael Cunningham et texte tiré du livre "Mrs Dalloway" de Virginia Woolf. Photos tirées du film "The Hours" de Stephen Daldry
08 mai 2009
Chambre avec vue à la villa Amalia
Pour meerkat et Leeloolène, à la suite de notre bavardage ou comment Sauter dans le vide.
- Je fais chambre à part. Je fais chambre à moi.
- Il ne faut peut-être même pas dire chambre à moi, ni même chambre à soi, déclara Ann Hidden de façon péremptoire. Ce qu’il faut c’est une chambre à l’écart de l’idée même de maison. Un lieu à l’écart de (…)
- [à l’écart] de la rapacité humaine, dis-je.
- Moi, je l’ai trouvé, reprit Ann. J’ai trouvé une vraie chambre, une longue chambre qui donne directement sur la mer. Vous voulez voir ?
Photogramme tiré de Villa Amalia photographié par Caroline Champetier, sur AFC, AFcinéma.
Elle [Ann] se tourna vers la colline bleue et, dans la colline bleue, elle eut l’impression de voir un toit bleu. (…) Elle l’aima avant de penser qu’on pût aimer d’amour un lieu dans l’espace. (…) Abritée dans la roche, la villa dominait entièrement la mer. A partir de la terrasse la vue était infinie.
(…)
Partout la mer.
Ann vint s’accroupir auprès d’Amalia, le dos contre la porte.
Elles se reposèrent.
(…) C’était une maison qui l’appelait à la rejoindre. C’était une paroi de montagne où elle cherchait à s’accrocher.
Le soleil se couchait.
La maison commençait à rougir. (…) on ne voyait que la mer, le ciel et maintenant la nuit qui enveloppait tout.
Elle réapprit à se retrouver sans homme, sans rien à préparer, (…) Le plaisir de s’effondrer dans un fauteuil, d’allumer une cigarette merveilleuse et de fermer les yeux sans que personne crie, ne vous parle, ne commente le temps, le jour, ni l’heure qui passe, ne vous tourmente.
De son lit elle voyait la baie. (…) Elle s’attachait [la villa] porte par porte, fenêtre par fenêtre, marche par marche, coin par coin.
Texte du livre Villa Amalia de Pascal Quignard, photos du film Villa Amalia de Benoit jacquot. La villa Amalia se trouve sur l'île d'Ischia, au nord du golfe de Naples.
14 novembre 2008
La cabane d'écriture de Virginia
Elle vous a dit comment elle est parvenue à la conclusion –dépourvue de poésie- qu’il est nécessaire d’avoir cinq cents livres de rentes et une chambre dont la porte est pourvue d’une serrure, si l’on veut écrire une œuvre de fiction ou une œuvre poétique. (…) Voilà pourquoi j’ai tant insisté sur l’argent et sur une chambre à soi. *Une chambre à soi de Virginia Woolf
*****
[Léonard et Virginia ont, en 1919] acheté Monk’s House au lendemain de la Première Guerre. (…) à Rodmell elle recherche la solitude, compagne inséparable de l’écriture. (…) Là, tout n’est qu’ ordre, calme et volupté. Il y a une ivresse de l’écriture, un apaisement à avoir trouvé le mot juste. La matinée est consacrée à l’écriture. *Virginia Woolf par Alexandra Lemasson
Dans la pièce où travaillait Virginia, il y avait une très vaste table de bois, solide et simple, couverte de journaux, (…), de papiers, de vieilles lettres, de manuscrits et de grandes bouteilles d’encre. Elle s’asseyait très rarement à cette table, jamais quand elle écrivait un roman le matin. Elle préférait s’enfoncer dans un fauteuil très bas, à moitié effondré : sur ses genoux, elle installait une planche en sapin où l’encrier était incorporé. Sur la planche, un grand cahier de papier ordinaire qu’elle avait relié elle-même, recouvert d’un papier de couleur gaie. Le premier jet de tous ses romans fut écrit ainsi, à la plume, sur l’un de ces carnets. Plus tard (…) elle tapait à la machine ce qu’elle avait écrit dans le carnet, corrigeait une première fois en tapant. *Virginia Woolf, trois ou quatre choses que je sais d’elle… de Claudine Jardin
[Léonard] C’est dans cette chambre (…) qu’elle a composé la plupart de ses romans, oui, c’est sur cette table qu’elle déjeunait, qu’elle dînait même, c’est sur ce petit écritoire qu’elle rédigeait sa correspondance… *La canne de Virginia de Laurent Sagalovitsch
La solitude de la vie à la campagne permettait à Virginia de se reposer des tumultes de Londres, et c'est dans une petite cabane en bois au fond du jardin qu'elle mit en forme plusieurs de ses romans.
(…) Puis, comme le bureau était trop petit, [Léonard en 1934] lui avait fait construire une cabane en bois, au bout du jardin, presque adossé au mur de l’église. C’est là qu’elle allait travailler dans la journée. (…) qu’elle appelait the lodge, et où, en cas de visite intempestive, elle allait se cacher. *Virginia Woolf trois ou quatre choses que je sais d’elle… de Claudine Jardin
[Louie, la cuisinière] La plupart du temps, Madame reste confinée dans sa chambre ou se terre, comme un ermite, dans sa cabane…
Madame est encore dans sa cabane. Je l’aperçois à la fenêtre… Toujours rien du côté de Madame. Peut être s’est-elle endormie au beau milieu de ses papiers. En tout cas moi je l’admire. Passer ainsi toutes ses journées dans cette cabane à écrire des livres sans jamais en bouger. (…) Quand elle est occupée à écrire, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il fasse beau, elle reste enfermée comme si elle était en prison, condamnée jusqu’à la fin de sa vie à écrire des romans. *La canne de Virginia de Laurent Sagalovitsch
Photos du film "The Hours" de Stephen Daldry et images prises sur le web sur lesquelles j'ai appliqué un effet ancien.
16 mai 2008
Du linge en scène
Scène 1:
Les plis et les replis, les nœuds, les vides et les creux, du clair et de l’obscur sur les vêtements qui drapent les personnages de tableaux me ramènent à mes souvenirs d’étudiante en Art, où je devais peindre les plis du torchon d’une nature morte, ô combien académique… l'étude de drapé.
R. Peale -Venus Rising from the Sea- 1823
Mais après la représentation laborieuse et figée du simple tissu à essuyer la vaisselle, j’ai eu un attrait tout particulier pour le linge de maison. Le linge froissé, chiffonné, noué, les faux plis qui racontent leur histoire intime dans le boudoir; le linge dont les plis au fer chaud entraînent le classement par piles dans l’armoire; le linge brodé, nommé, lettré et même étiqueté, le blanc rehaussé de rouge, le lin ajouré, festonné, lié d’un ruban de soie et parfumé de brins de lavande me parle, touche et émeut mon âme d’artiste et de femme.
Scène 2:
I. Romanov 1955 J. Sloan 1915 E. Saglio XX s. C. Reis 1915
Femme d’une journée, d’une vie qui coud, lave et sèche, repasse ces tissus qui drapent de douceur et parfois d’élégance notre quotidien âpre et modeste ; fée du logis qui, par son labeur et son habilité, transforme un lieu de vie en scènes d’intérieur…
Silence, on tourne !
Isaac Soyer -Laundress- XX s.
Scène 3:
Que se passe t'il, dans les chambres, dites d’amour… Rideaux écartés, habits enlevés et jetés à la hâte, lit défait, lumière du matin. "Volupté de l'absence, luxure de blancheur, l'âme délivrée des pesanteurs survolant les dernières traces des corps" Bernard Faucon
J. S. Sargent -Chambre d'hôtel- 1907 William Orpen -Night- 1907
L'Odalisque brune, de F. Boucher, a suscité bien des émois. Tout le tableau est fondé sur le pli : pli à la fesse, pli au cou selon le même Y, pli de l’étoffe de velours bleu, pli du tapis, que le pied de la table vient d’agripper lorsque la jeune femme l’a approchée d’elle. Le pli s’oppose à la régularité géométrique du mur et du coussin. Le pli fait scène et concentre tous les plaisirs que la toile offre à l’œil : le pli apporte à l’œil la satisfaction scopique. Source.
Détail de l'Odalisque -1745- de François Boucher
Scène 4:
"Etre dans de beaux draps" Les draps ont longtemps désigné les habits. Autrefois, on disait "être dans de beaux draps blancs". Cette expression décrivait une situation honteuse. En effet, à cette époque, les gens accusés de luxure devaient assister à la messe habillés de blanc, ce qui devait faire ressortir les aspects "noirs" de leur vie. Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, "mettre un homme en beaux draps blancs" signifiait le critiquer. "Etre dans de beaux draps blancs" voulait donc dire que l'on était sujet aux moqueries, que l'on était dans une mauvaise situation. De beaux draps ou le plaisir de la sieste.
Clap de Fin.
22 février 2008
De la symbolique d'une porte en Afrique
Dans l’Afrique rêvée ou celle à vivre, l’efficacité de la porte en tant que barrière protectrice procède souvent d’avantage du symbolique que du tangible. Qu’elles soient affectées aux habitations, aux greniers, aux lieux de culte ou aux lieux de repos, les portes s’inscrivent dans cette logique : c’est le moyen de communication du seuil vers l’extérieur –mouvement associé à la naissance- ou vers l’intérieur –mouvement qui évoque la conception- La porte et ses accessoires symbolisent aussi les organes génitaux : la baie et le vantail représentent respectivement le sexe féminin et le sexe masculin. Les mécanismes des pivots mâles et des gonds femelles, de la serrure avec son coffre femelle et le pêne mâle, renvoient aux mêmes significations.
Les portes Dogon au Mali ont des fermetures symboliques qui reposent sur la force dissuasive de l’interdit à ne pas transgresser. Celles des sanctuaires sont fermées d’un simple morceau de bois en travers de la baie, celles des maisons sur rue sont munies d’un verrou intérieur accessible de l’extérieur, celles des greniers ont des serrures en bois noyées dans le banco –le duro kunu- ou fixées à même le vantail –le ta koguru- Les différentes parties de la serrure ont une signification symboliques : la serrure a une tête, un cou, un ventre, un dos, un pied et la clé est appelée "enfant de la serrure"
Les portes de Tombouctou au Mali, jadis ville sainte et de lettrés et aujourd’hui oubliée, sont de type marocain, avec des vantaux en bois d’ébène, un heurtoir de laiton ou de fer en forme de losange. Elles sont décorées de clous de fer et de motifs représentant des oiseaux avec leurs nids et leurs œufs, symboles de fécondité et de savoir.
Les portes de Oualata en Mauritanie, encadrées de larges moulures, sont l’objet de soins particuliers ; les vantaux sont ornés de cabochons et souvent munis de heurtoirs et leur encadrement est le support de décors luxuriants : rosaces, arabesques ou entrelacs d’ocre rouge sur fond blanc avec, en contrepoint, des touches jaunes ou bleues peintes avec une substance préparée à base d’ocre brune, de charbon de bois, de gomme et de bouse de vache.
Les portes Baoulé en Côte d’Ivoire, des sanctuaires, des greniers et des demeures de dignitaires ont des motifs figuratifs à la signification mythologique, symbolique et idéologique sur le thème de l’eau. La porte Baoulé type se caractérise par un motif central : un crocodile, un serpent ou un poisson qui s’accompagne de motifs géométriques, le tout rehaussé de couleurs obtenues à partir de pigments naturels : le rouge ocre de la terre, le noir du charbon de bois, le blanc du Kaolin et le bleu de la lessive.
Les portes swahili des comptoirs de Zanzibar, archipel de la Tanzanie, sont ornées de sculptures. Leur taille et celle de la serrure et des clous les ornant étaient en rapport avec l’importance de l’édifice, lui-même représentatif de la richesse du propriétaire. Elles associent l’ouverture rectangulaire des portes arabes, avec le tympan en arc de cercle et les vantaux à caissons ornés de clous des portes indiennes. Le vantail de droite –mlango dume- est masculin, celui de gauche – mlango fike- est féminin. Ils sont embossés de clous en bronze ou en cuivre, en laiton ou en fer forgé. Certaines portes sont munies d’un heurtoir richement orné.
La façade d’une maison, c’est un visage qui fait peur ou qu’il est agréable de regarder. Le vestibule, dont la porte est considérée comme l’aînée des portes, est un passage obligé pour entrer dans une maison ; son seuil est important parce qu’il est sensé filtrer le bien comme le mal. Les Dogon ont une conception, dont G. Calame-Griaule nous fait part, qui diffère sensiblement de la nôtre. À la question : Trouvez-vous plus agréable d'ouvrir ou de fermer ? ils répondent : C'est mieux d'ouvrir que de fermer, car ouvrir c'est faire sortir les richesses.
N'hésitez pas à ouvrir toutes les portes.... pour en découvrir les richesses. Texte inspiré du livre -Portes d'Afrique- de Rahim Danto Barry aux Ed. Norma et photos du web
14 décembre 2007
La maison sous le vent et à l’ombre de la véranda
La maison coloniale, étant placée sous le signe du soleil, doit se protéger de la chaleur, liée à une forte humidité, tout en s’ouvrant à l’air qui rafraîchit et purifie. L’origine de la maison coloniale est le bungalow, maison basse construite sur un soubassement, entourée d’une galerie et coiffée d’un haut toit à quatre pentes, type d’habitation sur les côtes du Bengale.
CLIC sur les photos du site de l'Indochine coloniale.
Les pièces sont disposées en enfilade, leurs ouvertures se font face donnant parfois sur un corridor central ouvert aux deux extrémités, ce qui favorise la ventilation. Les fenêtres, dépourvues de
vitres, sont habillées de fins grillages –qui font barrière aux moustiques- et de persiennes –équipées parfois de lames orientables- Les murs des cuisines sont ajourés de dalles de pierre ajourée appelées claustras, laissant passer la lumière et l’air et protégeant des intrusions. Outre ces différents systèmes d’aération, des ventilateurs brassent l’air. Le choix du sol, dans la recherche de la fraîcheur, est important ; le plus simple est celui de la terre battue recouvert de nattes de paille tressée, puis vient le plancher de bois exotique mais les carreaux de ciment, teintés dans la masse, s’avèrent plus conformes avec l’avantage de pouvoir être lavés à grande eau quotidiennement, abaissant la température de l’air, le temps de l’évaporation. Le revêtement des murs est un enduit blanc, badigeon de chaux, parfois teinté de pigments naturels.
Photo du site de Worldwide Vintage Postcards
La véranda incarne toute la séduction de la maison coloniale. Elle fait office de porche, accueille les invités. C’est le lieu du repos et des occupations paisibles comme la lecture, les travaux d’aiguille et l’aquarelle, le rituel du thé et de l’apéritif. Née aux Indes avec le bungalow, la véranda varie, une simple galerie de bois aux planches disjointes, un vaste espace aux piliers de ciment moulurés. En 1900-1940, la véranda est une pièce fraîche ouverte sur le jardin ; elle présente un rempart contre les rayons meurtriers du soleil et le déluge de la saison des pluies, tout en laissant circuler le moindre souffle d’air. Le soir, pour se protéger des insectes, elle se ferme par des stores de toile, de bambou ou de nattes tressées.
CLIC sur l'enfance de Marguerite Duras dans la véranda en 1920, à Phnom Penh, Indochine (source -Les Cahiers du Cinéma- Juin 1980)
Dans la véranda, on y installe un mobilier léger, en fer garni de lattes de bois de teck, en rotin ou en bambou ; on y trouve la chaise de planteur, réalisé en acajou, ce fauteuil est entièrement canné avec des accotoirs allongés, le rocking-chair et le hamac. –Sous la véranda de notre demeure, nous tendions des hamacs d’aloès, et là nous passions de longues heures à rêver ou à dormir- Pierre Loti.
Les malles dans la longue véranda du bungalow en 1930, à Dishergarh, Indes.
(... ) Forestry House, une vraie maison en bois à étages, recouverte d’un toit de feuilles que mon père va s’employer à construire avec le plus grand soin. (… ) C’est à Bamenda que mon père emmène ma mère après leur mariage, et Forestry House est leur première maison. Ils installent leurs meubles, les seuls meubles qu’ils ont jamais achetés et qu’ils emporteront avec eux partout : des tables, des fauteuils taillés dans des troncs d’iroko, décorés de sculptures traditionnelles des hauts plateaux de l’Ouest camerounais, léopards, singes, antilopes. La photo que mon père prend de leur salon, à Forestry House, montre un décor très colonial : au dessus du manteau de la cheminée (il fait froid à Bamenda en hiver) est accroché un grand bouclier en peau d’hippopotame, assorti de deux lances croisées. (… ) Pour moi, ces objets, ces bois sculptés et ces masques accrochés aux murs n’étaient pas du tout exotiques. Ils étaient ma part africaine, ils prolongeaient ma vie et, d’une certaine façon, ils l’expliquaient. -L'africain- de J.M.G. Le Clézio Ed. Mercure de France.
Texte inspiré de -Style colonial- de Jérome Coignard Ed. Le Chêne.
12 octobre 2007
De l'art de prendre le thé dans le désert
Sous la tente d’un nomade : une natte en éclisse de palme déroulée par terre, quelques coussins de cuir, des sacs de voyage posés sur une selle, des vêtements pendus à des pieux de bois fichés dans les murs, des coffres à lire garnis de cuir et de gros clous, un plateau de cuivre rangé dans un coin avec le nécessaire à thé. (Villes de sables de Anne-Marie Tolba)
La cérémonie du thé dans le Sahara est une tradition, un art et une philosophie, étroitement liés aux coutumes d’hospitalité dans la halte du voyageur qu’est l’oasis. Etancher la soif d’une caravane sillonnant le désert avec cette boisson est le summum de la bienveillance. Le patrimoine oral est très riche en poèmes, chants et proverbes pleins de sagesse aussi bien chez les nomades que chez les sédentaires qui témoignent du plaisir et de la sérénité procurés par une séance de thé. (Afrik.com l’Algérie)
Le contenu versé dans chaque verre est transvasé dans la théière, le même cérémonial est ensuite répété plusieurs fois. Pour le verser, il lève la théière très haut au-dessus des verres, de façon à former une fine couche d'écume en surface. A chaque opération, l'homme, abaissant le voile qui lui couvre la bouche, goûte avec un bruit de succion témoignant de toute l'attention qu'il porte à cette dégustation. Quand il juge le breuvage à point, les verres sont à nouveau remplis et redistribués en respectant l'ordre de préséance. A côté du plateau, le porte braises est un objet typiquement touareg. (Le regard d’Edmond Bernus)
Le cérémonial du thé chez les Touaregs est une manière de montrer l'hospitalité, et un prétexte pour discuter avec le visiteur de passage. Il n'est pas très poli de refuser un thé ou de ne pas boire les trois thés. En effet les mêmes feuilles de thé vert sont utilisées pour confectionner trois services de la suite. Le premier thé est amer comme la vie, le second est fort comme l'amour et le dernier est doux comme la mort.
En somme, voyager dans le désert relève d'une expérience intime, voire d'une rencontre avec l'inconnu ; en tout cas quelque chose de très fort qui vous domine et vous échappe. On portera toujours le désert en soi, car il offre un terrain idéal pour mieux se connaître, il renvoie à l'essentiel ; là-bas tout devient d'une incroyable évidence, et c'est ainsi qu'il aide à mieux supporter le stress de la vie quotidienne. Le Sahara est l'endroit où la réalité se déguise en mythe. C'est aussi l'endroit où l'on trouve ce qu'on passe toute une vie à chercher : la découverte de soi. (Le cérémonial du thé chez les hommes bleus de Nassima Ben Salem)
*Photos du site TrekHearth
17 août 2007
Du plaisir de la sieste
Tout d’abord, créer l’ambiance… fenêtre ouverte pour qu’un petit vent fasse bouger les voilages, tout légers et transparents afin que la lumière, ainsi tamisée, baigne la pièce de couleurs apaisantes.
La sieste désigne le sommeil pris en milieu de journée, le plus souvent après le repas de midi, mais aussi, plus généralement, toute forme de repos (avec ou sans endormissement) pris en cours de journée par opposition au sommeil de la nuit. Lors de la sieste, il est possible de s'allonger simplement ou de dormir franchement. Le temps varie selon les personnes, de dix minutes à plusieurs heures. Je m'allonge, je m'endors pour une vingtaine de minutes et je m'éveille toute reposée.
John Frederick Lewis -La sieste- 1876
Petit repos entre deux grands sommeils, la sieste a pour caractéristique principale d’être un assoupissement qui peut se passer au lit, mais peut aussi se passer du lit… On fait sa sieste, allongé dans l’herbe tendre d’un jardin, dans un épais fauteuil d’une maison de campagne. Personnellement je préfère un lit dans une semi-obscurité; pas besoin de silence, j'aime l'idée que la vie n'est pas très loin.
La sieste ne tolère pas l’agitation haletante, mais elle est s’accommode d’une très légère activité, quasiment somatique, destinée à rendre cette phase infiniment plaisante. Lecture lascive, baisers doucereux, boisson fraîche et café chaud : la sieste est une langueur du corps et de l’âme.
Elle constitue un moment privilégié où le corps est soumis à une baisse de tension qui donne à l’esprit l’occasion de voleter, tout heureux. Et ce d’autant plus que l’état d’indolence de la sieste donne souvent au sens une étrange et inhabituelle acuité: l’ouïe sélectionne les sons qui lui plaisent, le toucher fait de tout contact une caresse, les parfums sont plus vifs et les papilles s’émerveillent des subtilités de la moindre menthe glacée.
Federico Zandomeneghi -En el lecho- 1878
Sa pratique diffère selon les cultures, le climat et les individus. La sieste est couramment pratiquée dans les pays chauds, aux heures les plus chaudes lorsque le soleil est au zénith : la chaleur ne permet pas d'activité très physique et le travail est remis aux heures plus fraîches. J'ai gardé cette habitude et ce besoin, je dirais même ce plaisir, bien sûr, de toutes ces années passées en Afrique. Dans les pays plus froids, la sieste est moins courante. Les enfants en bas âge ont souvent besoin d'un tel moment de repos, au moins sous la forme d'un temps calme organisé dans les structures d'accueil (écoles, centres de loisirs ou de vacances). Véritable art de vivre en Europe du Sud et en Amérique latine, la sieste est encore mal vue en France. Pour les adultes, en Occident, la sieste est souvent vue comme un luxe, un temps volé au temps de travail ou à d'autres activités.
Balthus -La dormeuse- 1943
Heureux ceux qui aiment sombrer dans une sieste réparatrice au milieu d'une dure journée de labeur ! ... Et je fais partie de ceux-ci. Cet instant privilégié figure en bonne place dans la correspondance et les journaux d'André Gide ou de Thomas Mann, dans les romans de Jorge Amado ou Miguel Angel Asturias. -La sieste est un moment déterminant : pour se recueillir, réfléchir, rêver, (...) et dormir- (Thierry Paquot -L'art de la sieste- Ed. zulma)
















































