02 mai 2008
Ombres sur la mer
Depuis de nombreuses années, mon père n’avait plus le pied marin ; il était rentré au port et s’était amarré à cette terre parce que ses enfants y étaient installés, mais son souhait aurait été de finir sous la terre rouge et humide de là-bas, de là où il avait construit sa vie d’homme. Et c’est ici, que les épreuves de santé ont commencé et tout dernièrement, la lecture, le cinéma, l’écriture se dérobèrent à ses yeux ; il perdit la vue et beaucoup d’intérêt pour la vie. La musique resta sa seule et dernière distraction.

Quelqu’un me demandait si mon père lisait mes écrits, s’il lisait "Fenêtres sur la cour" et donc, si nous pouvions partager le plaisir des mots écrits et lus. Il n'en a aucune idée... Un voile gris nous sépare, il ne me voit plus; la cloche peut toujours tinter, il ne l’entend plus, il ne m’entend plus. Communiquer, dans ces conditions, n’était déjà pas aisé mais impuissant à bien se nourrir et affaibli par une mauvaise toux, mon père ne trouve du [ré] confort que dans les bras de son lit.
Tout doucement, la brume s’épaissit et la mer se retire... malgré ma main tendue qui ne retient rien. La musique, ce qu'elle est: respiration. Marée. Longue caresse d'une main de sable. Christian Bobin -Souveraineté du vide-
Texte écrit de caroline_8 et peinture de Andrew Wyeth -Combers- 1979
05 avril 2008
Du très beau temps mais des nuages en vue
1er août 2007, sur Utah Beach, je crie au téléphone et dans le vent : on est sur la plage, Papa et il fait très beau. Mon père me répond qu’il y faisait aussi très beau, il y a 63 ans ! La plage de sable blanc est immense et déserte, Papa ! Mon père rit : plutôt encombrée, en août 44, des restes du matériel militaire après le débarquement du 6 juin !
Il y a quelques jours, j’ai tenté de rallumer la flamme du souvenir, de cette période où en mettant le pied sur le sol français, le maréchal des logis M. n’était qu’à mi parcours d’un périple qui portait déjà les noms de Lyon - Marseille – Oran – Casablanca – Dakar – Thiès – Casablanca – Gibraltar – Oran – Hammam Bou Hadjar – Temara – Casablanca – Portabolt – Hull – La Madeleine en Normandie. Il fera le reste en tant que chef du char "Vermandois" en passant par Paris, jusqu’à Berchtesgaden. Mais les mots peinaient à sortir, fatigués et perdus dans les méandres du passé… dans sa mémoire à lui, pas celle de l’Histoire.
"Cela n'a plus aucune importance" a dit mon père et il a déchiré son passeport.
Texte de caroline_8 et peinture de Emmanuel Lansyer -Plage du mont Saint Michel- 1880.
20 mars 2008
De l'escale dans un port
Lors des voyages en cargo qui reliaient la France à la Côte d’Ivoire, pendant les grandes vacances d’été, en dehors de contempler les flots à perte de vue, nous occupions nos journées à la lecture.
Tout départ impliquait une réserve de livres ; bien plus importants que la trousse de toilette, chacun rajoutait au milieu du linge, ses futurs compagnons de voyage… choisis des semaines à l’avance et mis à l’abri de notre envie de les ouvrir. Je ne pouvais que flairer leur odeur, caresser leurs pages lisses, les yeux fermés dans l’attente de savourer les mots qui s’échapperaient enfin au grand large libérateur. Mais le grand air, c’est bien connu, ouvre l’appétit. Je dévorais les mots et les images, sur les ponts, dans les coursives, près des canots de sauvetage, au salon et surtout dans la cabine. Les jours s’égrenaient ; calme plat, roulis, tangage, brume, crachin mais rien ne m' ébranlait plus que de voir diminuer ma nourriture livresque.
A l’annonce de la "terre en vue", à l’approche des côtes brunes sur le bleu marin, le soulagement faisait place au souci de la panne sèche et si le bateau avait besoin de ravitaillement, notre esprit aussi. L’escale était prétexte, non pas à visiter la ville, mais à découvrir très vite son boulevard principal et sa librairie. Et c’est là que mon père sortait de sa réserve et faisait preuve de largesse; il nous autorisait, sans attendre que l’on le lui réclame, à choisir de nouvelles lectures. Ainsi, je me souviens avoir choisi -Cinq jeunes filles à Venise- et -signé : Alouette- en Bibliothèque Verte. C’était à l’escale de Dakar, dans les années 60.
Mon père, ces jours-ci, a subi une transfusion sanguine, concentré de globules rouges. L'escale, dans cette chambre d’hôpital, lui a permis de prendre quelques forces, quelque réconfort pour continuer son voyage dans la vie : il a pu aller voter !
Texte de caroline_8 et peinture de Edward Hopper -Gloucester-
27 février 2008
Du silence au bord de la nuit
Dans mon enfance, il y a eu le silence des mots; celui imposé par mon père.
Le calme régnait dans la maison... mais la musique de Bach s'élevait dans le salon et il valait mieux pour nous, être dans le jardin ou dans nos chambres et surtout ne pas passer devant les haut parleurs et ainsi le déranger. A table, si nous voulions parler... ce devait être d'intéret général. Et si nous avions parlé, c'était pour nous entendre dire: Ne parle pas pour ne rien dire! Lorsqu'il conduisait, il ne voulait pas être distrait par nos mots d'enfants. Voyage mémorable en 1971, lui et moi: huit jours de cargo sans trop se croiser et la remontée Marseille-Paris, avec la Fiat 124 sport, sans s'adresser la parole, chacun dans nos pensées. Cela lui convenait tout à fait et à moi aussi, j'étais habituée. Les réelles conversations, et non bavardages, ont eu lieu à l'âge adulte, mais fallait-il encore que le sujet l'intéresse... et pas trop longtemps. Assez vite, il déconnectait et se retirait dans sa chambre.
Dans le cabinet du médecin, mon père a posé les questions: de quand et comment viendrait la nuit? Avec calme et douceur, avec les mots choisis, sans parler pour ne rien dire, la doctoresse a su le réconforter; en sortant, il a dit: Elle explique bien.
Et je pourrais presque écrire ceci: Mon père est l'homme qui, parce que nous n'avons jamais rien su nous dire, m'a tant donné envie d'écrire. Laurence Tardieu -Rêve d'amour- via le blog de Sylvie.
Texte de caroline_8 et aquarelle de Winslow Homer -Clair de lune- 1874
11 février 2008
De la correspondance en pleine mer
Ce week end, la mer était calme comme paisible.
Mon père aimait les voyages en cargo qu'il faisait certains étés entre la France et la Côte d'Ivoire. Une dizaine de jours sur l'eau, lui qui ne savait pas nager... Ce n'était pas son élément, il avait horreur de l'immobilisme sur une plage au soleil! Non, ce qu'il appréciait par dessus tout, c'était l'ambiance de la passerelle: le commandant ou le chef mécanicien se concertant, les petits bruits de la radio, le silence recueilli quasi religieux, les yeux ou ceux des jumelles fixés sur l'horizon et lui, pipe à la bouche communiait avec la force de la ferraille fendant l'immensité et l'entente complice des hommes, seuls maitres à bord. La terre était tout là-bas, il serait bien assez tôt de l'atteindre. Ici, il était libre... entre deux ports.
Nous avons donc pris le temps de parler de son père Paul M. et de ses belles connaissances littéraires, de la correspondance de celui ci avec Paul Léautaud, Rainer Maria Rilke, Stefan Zweig et bien d'autres.
*Pornic, le 20 octobre 1914 (... ) Je pense que vous n'avez pas écrit sans ironie, tel que vous me connaissez, ce que vous dites de mon goût à vivre ici et à rêver au bord de la mer. (... ) et je vous dirai tout net que la mer ne me dit rien. Elle est là, à cent mètres de ma fenêtre, et je regarde cela comme une grande étendue d'eau sale. (... ) Je ne suis pas fait pour les mers. (... ) Que je regrette Paris!
*Paris, le 14 mai 1928 (... ) Vous me dites que vous vous portez à merveille. (... ) Je vous ai retrouvé tout à fait dans ce que vous dites de l'opération à laquelle vous étiez prêt. (... ) Comme vous envisagez cela tranquillement! (... ) Vous ne me dites rien de votre femme ni de votre fils. J'espère que tous deux vont bien. Dites un cordial bonjour de ma part à la première, et donnez une petite poignée de main au second.
P. Léautaud
Mon père m'a enfin dit son enfance à Zürich, ses études au Lycée Buffon -Paris XVème- et sa première année à la Sorbonne avant son engagement en 1939: Je voulais faire quelque chose dans ma vie...
Oui, la mer est calme et le port d'arrivée encore assez loin. Dans mon bagage, j'emporte à Paris -Correspondance 1* et 2- de Paul Léautaud aux Ed. 10/18
Texte de caroline_8 et peinture de Gustave Courbet -Mer calme- 1869
25 janvier 2008
La tempête au bord de mes fenêtres
Je pourrais ne rien laisser paraître, ne rien dévoiler mais je ne sais pas faire semblant. Je n’ai jamais su. Et puis, je sais que c’est mieux que cela soit dit. Ainsi je l’ai confié à l’une, à l’autre pour que ce ne soit pas tabou, j’en ai parlé avec l’une, avec l’autre pour me soulager, je l’ai écrit à l’une, à l’autre parce que trop, c'est trop… En fait, je ne me suis pas senti mieux. Alors j’ai eu besoin de l’exprimer à ma table d’écriture, à mes Fenêtres sur la cour.
Parlons-en de cette table d’écriture qui m’attire tant, mais que je n’arrive pas, depuis quelques jours, à approcher… Pleine de mots, de phrases à écrire, pleine d’images et d’idées à partager, mais je suis paralysée; je ne peux et ne veux dire… ce qui explique mon soudain silence, ici ou là, sur les commentaires. Devant mes yeux, un mur de vagues, du bruit et de la fureur... Le temps s’est comme figé sur un mot, une maladie. Ce mal sournois a décidé d’abattre tardivement mais sûrement le jeune soldat débarquant sur une plage de Normandie, libérant Paris, poussant jusqu’à Berlin, le curieux d’une autre vie s’embarquant pour l’Afrique et dont je vous conte parfois les aventures, le père vivant à l’étranger puis le grand-père retournant en France ; oui, c’est de mon père qu’il s’agit et de sa très belle vie. Après un court instant de colère et de révolte, j’ai décidé d'accepter.
–Je ressens comme une nécessité intérieure de faire honneur à la vie, telle qu’elle m’est donné à vivre. (… ) Accepter de vivre [un deuil] c’est accepter de vivre. Accepter la mort, c’est accepter la vie. (… ) Faire face à la mort permet, ensuite, de mieux faire face à la vie- Catherine Bensaid -Je t'aime, la vie- aux Ed. Robert Laffont
Texte de caroline_8 et peinture de Winslow Homer - Northeaster - 1895











